Historique MCH

HistoriqueMaison de la culture du Havre...


CREATION : 24 juin 1961.


« II n'y a pas une maison comme celle-ci au monde, ni même au Brésil, ni en Russie, ni aux États-Unis. Souvenez-vous, Havrais, que l'on dira que c'est ici que tout a commencé.» (André Malraux, lors de son discours inaugural).
La Maison de la Culture du Havre est donc née en 1961 (1) d'une belle utopie, celle de l'art pour tous, chère à André Malraux. Première Maison de la Culture de France, créée et inaugurée par le ministre de la Culture du Général de Gaulle, l'établissement ouvre une nouvelle période dans la décentralisation culturelle (pensée avant la guerre et impulsée sous la IVème République, en particulier par Jeanne Laurent et Jean Vilar). La Maison de la Culture, conformément au souhait de Malraux, est gérée par une association regroupant des spectateurs, des militants culturels qui élisent des représentants au sein d'un conseil d'administration où ils sont majoritaires. Le Président de l'association est ainsi une personne issue du public militant. Le financement, lui, est assuré à égalité par l'Etat et la Ville du Havre, le Conseil Général de Seine-Maritime participe également, mais à un moindre niveau. La MCH ne dispose pas encore d'un lieu spécifique ; elle est d'abord abritée dans les murs du Musée avant d'investir, en 1967, les locaux du Théâtre de l'Hôtel de Ville où elle restera pendant quinze ans.

A LA RECHERCHE D’UN PUBLIC ET D’UN LIEU.

Les décennies soixante et soixante-dix sont pluridisciplinaires, sous la houlette de fortes personnalités de l'action culturelle : Reynold Arnould (1961-1963), Marc Netter (1963-1967), Bernard Mounier (1967-1975), Georges Rosevègue (1975-1984).

Reynold Arnould est né au Havre. Peintre formé à Rouen, son parcours l'a conduit à parcourir la France et l'étranger et sa renommée est internationale (Grand Prix de Rome en 1939). Son œuvre magnifie entre autres « les forces et rythmes de l'industrie ». En 1952, il est nommé conservateur des Musées du Havre par Georges Salles, directeur des Musées de France, et chargé de concevoir le nouveau musée (qui doit remplacer celui détruit en 1944) comme un « foyer d'art, d'éducation et de culture ». En 1958, le chantier du nouveau musée s'ouvre et il publie une plaquette « un Musée à l'image d'une cité ». Il devient donc le premier directeur du musée – Maison de la Culture, dont il définit avec enthousiasme et idéalisme « conception et moyens d'action » dans une plaquette publiée lors de l'inauguration. Sollicité de multiples parts en tant que peintre, il se démet en décembre 1963 de sa charge de directeur. Son épouse et assistante, Marthe Arnould, égyptologue de formation, élue vice-présidente de la Maison de la Culture, le restera jusqu'en 1965.

Marc Netter part à la recherche d'un public cherchant ainsi à déterminer différentes formes possibles d'animation culturelle. Il s'attache à vérifier différentes options dont le point de départ est que l'objet des maisons de la Culture ne réside pas seulement dans la création, mais aussi dans la communication. Il tente notamment d'introduire l'information technique et la philosophie de la culture mais à chaque fois, il se heurte aux idées toutes faites sur l'animation culturelle. Netter entame sa recherche du « public » en s'appuyant sur des relais tels que les comités d'entreprise et les écoles. Pour répondre aux critiques, il recherche également une certaine rentabilité culturelle, qui aboutira à l'organisation des Chapiteaux (octobre 1966 et mars-avril 1967) (2).

Avec l'arrivée de Bernard Mounier, en 1967, la maison de la Culture se cherche encore et toujours. Le théâtre de l'Hôtel de Ville est terminé. La représentation inaugurale, un Bourgeois gentilhomme donné par la Comédie Française, illustre l'influence de l'éducation dans une culture démocratisée. La Maison de la Culture s'y implante et acquiert une fonction qui se définit peu à peu dans la mentalité havraise. Quant au bâtiment situé à l'entrée du port, il devient le musée des Beaux-Arts, l'un des plus beaux ensembles modernes havrais.2 Le théâtre se taille une place importante dans l'activité de la MCH qui apporte son soutien au Théâtre de la Salamandre de Gildas Bourdet et crée en 1970, Emballage la pièce d'André Benedetto, fondateur du festival off d'Avignon.

Le cinéma fait aussi partie intégrante du projet culturel. Ainsi le 24 juin 1961, la Maison de la Culture est inaugurée avec la projection d'une sélection d'œuvres d'Abel Gance : trois extraits de films muets (dont le Napoléon) accompagnés au piano par Joseph Kosma, et trois extraits de films sonores (dont Austerlitz). En 1963, Vincent Pinel se tourne vers la décentralisation et arrive à la MCH. Il est diplômé de l'IDHEC, riche de toute une expérience des ciné-clubs. Et Christian Zarifian, jeune diplômé d'une école de cinéma, assistant à la télévision comme au cinéma, vient en 1968 faire un stage à la MCH : dès lors leurs parcours se confondent à la tête de l'Unité Cinéma.
L'Unité Cinéma partage la salle du THV : la programmation, qui privilégie les films les plus novateurs, récents ou non, se fait souvent par grands cycles consacrés tantôt à une cinématographie particulière, tantôt à un auteur classique ou méconnu ou par des coups de projecteur sur tel ou tel grand classique de l'histoire du cinéma. La presse nationale rend compte de ces événements. Vincent Pinel et Christian Zarifian animent nombre de séances, forts de leur expérience de cinéastes. Car, la MCH est aussi, en ces années-là, un lieu de production de films.

1968 : confrontée à Mai 68, la Maison de la Culture répond aux demandes des travailleurs et des étudiants en grève et réalise 259 animations dans 47 lieux différents (dont entreprises et lycées). Certains obstacles habituels à la diffusion étant momentanément levés, des moments intenses donnèrent alors l'illusion d'une communion. La Maison de la Culture oriente dès lors son activité vers le monde du travail.

1972-1982 : Avant-guerre existait place Gambetta (là où est implanté aujourd'hui le Volcan), le Grand Théâtre, détruit en 1944. L'idée de construire une Maison de la Culture, indépendante et comprenant un théâtre, s'impose. En 1972, la municipalité de gauche du Havre, dirigée par André Duroméa, décide de surmonter les hésitations du Ministère des Affaires Culturelles et propose l'architecte brésilien mondialement célèbre, Oscar Niemeyer. En 1974, Niemeyer présente un avant-projet au grand public. Suite à plusieurs projets dont le fonctionnement est jugé trop avant-gardiste, Niemeyer entreprend un aménagement global de la place pour être en accord avec la municipalité. En 1976, le projet de ce nouvel ensemble culturel et commercial est interrompu par le Secrétariat d'État à la Culture, mais une importante campagne publique de pétition menée par le Conseil d'Administration de la Maison de la Culture du Havre et par l'Association tout entière mobilisée, permet de le relancer en 1977. C'est Françoise Giroud, nouvelle secrétaire d'Etat à la Culture, qui accorde finalement le feu vert de l'Etat. La construction de ce vaste ensemble pouvait commencer.2 Ce combat pour la construction d'un lieu propre à la MCH va marquer la direction de Georges Rosevègue qui doit se battre aussi contre l'érosion en francs constants des subventions de fonctionnement venant de l'Etat, alors qu'il souhaite étoffer son équipe pour renforcer l'action culturelle et la création.

Les Présidents qui se succèdent pendant ces deux décennies reflètent la double dimension artistique et locale de la Maison de la Culture : après André Fatras, président-fondateur, alors adjoint chargé de la jeunesse et des sports auprès du maire socialiste SFIO Robert Monguillon, (son collègue Langlois, chargé de la culture, est au conseil d'administration), c'est le compositeur Max Pinchard pendant 4 ans, puis Raymond Charpiot, officier de marine, syndicaliste CGT, pendant plus d'une décennie, qui président et animent les débats du conseil d'administration et des assemblées générales.

UN LIEU ENFIN ! ET ETONNANT !

1982 : la Maison de la Culture du Havre s'installe dans les nouveaux bâtiments conçus à cet effet par Oscar Niemeyer, le père de Brasilia. L'architecture étonne ou séduit mais ne laisse personne indifférent ! Elle permet à la Maison de la Culture de disposer de 3 salles : le grand Volcan (1 vaste plateau et 1100 places, 1 hall d'exposition), le Petit Volcan (salle modulable avec gradins escamotables de 300 à 500 places, et des bureaux administratifs) et une salle de cinéma de 300 sièges.

Le cinéma est donc toujours ancré dans le projet culturel. Non seulement la Maison de la Culture dispose d'une salle de cinéma, d'abord appelée le Cinéma, puis l'Eden, mais les nouveaux bâtiments sont solennellement inaugurés avec, à nouveau, le Napoléon d'Abel Gance, mais tel qu'il l'avait rêvé :
sur triple écran, dans la grande salle, avec un orchestre symphonique entier dans la fosse ! Trois projections d'anthologie !
Après les départs de Vincent Pinel pour la Cinémathèque française et de Christian Zarifian pour le centre de production cinématographique de Normandie, l'Unité cinéma est reprise par Jean-Jacques Henry, puis en 1986 par Ginette Dislaire : répertoire, sorties nationales ou reprises de grands films en VO, travail vers le jeune public (scolaire ou non), éducation à l'image… la programmation obtient les labels : art & essai, Europa Cinéma, recherche & découverte, jeune public.

1984-1985 : Alain Van der Malière devient directeur (il sera ensuite Directeur du Théâtre et des spectacles du Ministère de la Culture).

1985-1989 : Le réalisateur chilien Raoul Ruiz, co-directeur, avec Jean-Luc Larguier, symbolise le retour des artistes à la tête des grands lieux culturels voulu par Jack Lang, Ministre de la Culture. Mais d'importantes difficultés financières marquent la fin de son mandat.

1990-2006 : L'arrivée du nouveau directeur, Alain Milianti, homme de théâtre, metteur en scène, marque un tournant dans l'orientation créatrice de la maison, où le théâtre prend une place prépondérante, à la fois dans la programmation, mais aussi dans la production. Il choisit aussi de faire communiquer la Maison de la Culture du Havre sous un nouveau nom, qui évoque son lieu : Le Volcan.

1991 : Le Volcan devient « scène nationale », label du Ministère de la Culture qui unifie 70 établissements d'action culturelle. Le Volcan figure parmi les cinq premières scènes nationales de France (avec Grenoble, Bobigny, La Rochelle et Créteil) en termes de budget, d'effectifs et de gestion de deux grands bâtiments. Il appartient également à un dense réseau de scènes nationales en Haute- Normandie, avec Evreux, Petit-Quevilly, Dieppe et Fécamp (qui perd ce label dans les années 2000).

1993 : Epopée du Royal de Luxe. Le Géant, haut de plus de neuf mètres et taillé dans le bois de peuplier, a été conçu, dans le cadre d'un projet embrassant toute la ville, à la demande d'Alain Milianti. Il connaît un immense succès à travers la ville. La compagnie Royal de Luxe a même été contrainte de le faire revivre, en lui inventant de nouvelles aventures.

2006 : Jean-François Driant est nommé directeur à l'unanimité des financeurs publics et des représentants de l'association pour conduire un nouveau projet à la rencontre de nouveaux publics. Son projet artistique repose sur plusieurs idées fortes comme la rencontre entre les disciplines et les arts.

Parallèlement, les Présidents de l'association continuent à refléter par leurs origines et leurs personnalités, les débats des militants culturels, les évolutions de la société et de la vie culturelle havraises. Au milieu des années 80, succèdent à Raymond Charpiot, pendant 2 ans, Albert Perrot, fraiseur à l'usine Mazeline (devenue Dresser Rand) à l'entrée du Havre, syndicaliste CGT, militant du tourisme social, membre du conseil d'administration de la MCH depuis presque l'origine. Puis, pendant 5 ans, Yoland Simon, écrivain, et plus particulièrement auteur de théâtre, professeur à l'IUT, homme de gauche, installé au Havre depuis longtemps, travaille non seulement au niveau local, mais au niveau national, en présidant l'Union des Maisons de la Culture et en étant co-fondateur de l'association des Scènes Nationales. Les femmes, qui étaient présentes au sein du Conseil d'administration, arrivent à la Présidence en 1990, avec Claudine Lelièvre. Née au Havre, femme d'entreprise, engagée à gauche, elle quitte la présidence lorsque son engagement politique se traduit par son élection en 2001 comme conseillère municipale d'opposition. La municipalité autour de Monguillon - élu en mars 1969 après alliance entre les socialistes Monguillon et Osmont et la liste de droite de Pierre Courant (17 voix UNR et Indépendants). Dominique Croizé, proviseur du lycée Robert Schuman dans le quartier populaire de Caucriauville, havrais récent, mais impliqué dans les institutions culturelles de ses différents lieux d'affectation depuis longtemps, lui succède pendant 6 ans.

UNE ARDEUR MILITANTE POUR LA CULTURE TOUJOURS NEUVE

Fin 2008 : La Ville du Havre convoque Isabelle Royer, (récemment élue Présidente de l'association Maison de la Culture du Havre, mais membre du Conseil d'administration depuis plus d'une décennie, professeur de lettres), pour l'informer de ses projets : à l'occasion des travaux de réhabilitation du forum Niemeyer et des bâtiments qu'occupe le Volcan, travaux demandés par la MCH depuis plusieurs années en raison de la dégradation des lieux, la Ville veut

  • - créer un « établissement public de coopération culturelle » (EPCC) en lieu et place de l'institution culturelle gérée sous statut associatif ;
    - abandonner le Petit Volcan (dont elle entend faire une médiathèque municipale) et le cinéma L'Eden destiné à devenir une simple salle de répétition.

Les élus associatifs et la plupart des adhérents de l'association n'entendent pas que le public n'ait plus de place instituée dans les débats sur les orientations et les actions de la Scène nationale. Finalement, après divers rebondissements et négociations, l'association devient, le 1er juillet 2009 membre associé, représenté au Conseil d'administration de l'EPCC, de façon indépendante et pérenne. L'EPCC prend le nom du Volcan et le label « Scène nationale ». Le public du Volcan peut ainsi, en adhérant à l'association MCH, continuer à faire entendre sa voix au conseil d'administration de l'EPCC et à avoir le compte rendu par ses représentants, du fonctionnement et des orientations de la Scène nationale.
L'association MCH continue donc d'exister. Elle se dote de nouveaux statuts, fidèles à son histoire et conformes à la nouvelle situation. Ainsi elle se donne comme buts,

  • - d'être attentive à la place de la culture, au soutien et au développement de la création, dans l'agglomération havraise, et en particulier dans l'EPCC,
    - de faire connaître et de promouvoir les activités artistiques développées par l'EPCC en prenant, de manière complémentaire et en relation avec l'équipe professionnelle, des initiatives destinées à accroître son rayonnement, notamment auprès des publics les plus éloignés des pratiques culturelles et
    - de jouer un rôle culturel fédérateur de sensibilisation et de formation des publics de l'agglomération havraise, en lien, le cas échéant, avec d'autres structures culturelles.

Dans ce contexte, l'association maintient ses positions :

  • - le cinéma doit rester au cœur du projet artistique de la Scène nationale, et donc l'Eden doit continuer à servir de salle de projection ;
    - le Petit Volcan est un outil précieux pour montrer en centre-ville la création et des formes novatrices ou conviviales, grâce à sa modularité ;
    - la revitalisation du forum Niemeyer est indispensable, mais peut passer par des moyens moins coûteux et plus respectueux de la vocation du lieu que la transformation en médiathèque de tous les espaces qui constituent le forum hors le Grand Volcan ;
    - l'annonce de la création d'un pôle art & essai au Sirius et d'une salle de jauge moyenne dans l'Electro (atelier reconverti implanté dans le quartier de l'Eure) ne peut suffire à rassurer, tant les contenus culturels, les calendriers, les financements d'investissement et de fonctionnement restent imprécis.


1 - A ce titre, la Maison de la Culture du Havre est historiquement la première en date. La maison de la Culture de Bourges est inaugurée en 1963, également par André Malraux, mais dispose tout de suite de ses locaux, l'ancienne Maison du Peuple , et d'une mission définie : la création théâtrale, musicale ou chorégraphique .

2 - Extrait du livre « LE HAVRE , 1900-2000, un siècle de vie », ouvrage collectif de Thierry Baudouin, Michèle Collin, Marie Le Cieux, Aranud Le Marchand, Bernard Ramé, Frédéric Saunier, Sylvie Barot et Jean Gaumy (Editions des Falaises, 2001).

Lire aussi un extrait du journal " l'unité" hebdomadaire du 25 avril 1981, écrit par Jean-Paul Liegeois

 

Sous le septennat de Giscard d'Estaing, les industries culturelles ont pris le pas sur les animations culturelles, les lourdes opérations de prestige ont écrasé les multiples initiatives « éclatées ». Division du travail et concentration capitaliste dans ce domaine comme partout ont primé.

C'est un trou de lumière où poussent deux tours de béton : la future maison de la culture du Havre, signée par Oscar Niemeyer, l'architecte de Brasilia. C'est un trou qui mousse de rayons : le soleil d'avril a chassé les légendaires brumes havraises. Un soleil prometteur ? Sans aucun doute, puisque la maison de la culture va enfin avoir ses propres murs ; elle les attendait depuis vingt ans. Des ombres au tableau, pourtant. Des nuages à l'horizon, dans le ciel de ce nouveau printemps culturel en Seine-Maritime : les bâtiments en construction seront-ils inaugurés comme prévu en 1982 ? Autrement dit : l'Etat, à travers le ministère de la Culture, tiendra-t-il ses engagements financiers ? Dotera-t-il la maison de la culture du Havre d'un budget qui lui permette de faire vivre son nouvel édifice ?

Au bord du trou, Georges Rosevègue, directeur de la maison de la culture, ne cache pas ses inquiétudes : « La maison du Havre a été la première de « l'ère Malraux ». L'auteur de « la Condition humaine » est venu l'inaugurer lui-même en 1961. Mais ce n'est qu'en 1971 qu'un programme de construction a été mis au point. Depuis, l'Etat n'a cessé d'oublier ses promesses. Il devait financer la moitié des travaux ; c'est la ville qui va en payer les trois quarts. En 1976, l'Etat avait donné son accord pour un plan d'extension du personnel en rapport avec les besoins des nouveaux bâtiments : pour l'année précédant l'inauguration, donc pour 1981, nous devions passer à soixante-dix-huit salariés. Nous sommes aujourd'hui quarante-huit et je ne peux embaucher personne ! Parce que, non content de ne pas augmenter ses subventions, l'Etat les a en réalité, en francs constants, diminuées de 7 % en 1981. »

Dans ces conditions, Georges Rosevègue pourra-t-il ouvrir les portes de la réalisation de Niemeyer en 1982 ? On touche le fond de l'absurde, comme on l'avait touché avec l'impossible ouverture de la maison de la culture de la Seine-Saint-Denis en 1978 : un outil flambant neuf mais pas d'argent pour le faire fonctionner ! Le comble du gâchis. Le symbole parfait du giscardisme culturel. En écoutant Rosevègue, je repense à André Malraux s'exclamant, en 1961, au musée du Havre, le jour du lancement de la maison de la culture : « On dira que c'est ici que tout a commencé. » Malraux annonçait alors la création de quatre-vingt-dix maisons de la culture : une par département. Il prédisait une époque nouvelle. Il prophétisait un renouveau culturel sans précédent. En réalité, quinze maisons seulement ont été mises en place. L'une a fermé la semaine dernière : celle de Grenoble. D'autres sont menacées. Pauvre Malraux !

Au début de la Ve République, il reprenait à son compte l'idée de la décentralisation lancée en 1945 par Jeanne Laurent et illustrée par l'aventure de Jean Vilar et son Théâtre national populaire. Le dernier ministre de la Culture de Giscard, Jean-Philippe Lecat, a décrété en juin 1979 que « la décentralisation culturelle est dépassée ». Aux oubliettes, Malraux ! Si la maison de la culture du Havre reste fermée en 1982, la boucle sera bouclée, l'euthanasie giscardienne aura réussi : on dira que c'est ici que tout s'est terminé ! En 1974, quand Valéry Giscard d'Estaing a été élu, le budget de la culture en France se montait à 0,60 % du budget de la nation. En 1981, quand V.G.E. ose se représenter, l'enveloppe est descendue au-dessous de 0,50 %.

Une régression délibérée qui peut s'illustrer tous azimuts. Les exemples foisonnent : décimations, amputations, saccages, assassinats en série, abandons, mise à l'écart, oubli systématique des promesses, désengagements à répétition, étranglements financiers. Une véritable « politique de terre brûlée », écrivions-nous dès 1979. Après Giscard, le désert ! Un désastre sur tous les fronts. La culture ? « C'est ce qui reste quand on a tout dépensé », disait ironiquement un jour l'actuel directeur du Festival d'Avignon, Bernard Faivre d'Arcier. Avec Giscard, il ne reste pratiquement rien. Il n'y avait même pas un chapitre sur la culture dans le VIIe plan. Dans le rapport sur les options du VIIIe plan, le mot « culture » n'apparaît qu'une seule fois au détour d'une phrase et ne fait l'objet d'aucun développement. Dans « Démocratie française », le triste pensum du candidat-président, on ne trouve que cinq lignes sur le sujet, dérisoires, creuses et pontifiantes. Résultat : ce sont désormais les collectivités locales qui assurent à 90 % le financement culturel du pays. Quand l'Etat ne consacre pas 0,50 % de son budget au développement culturel, les villes lui accordent entre 6 et 10 % du leur. En 1979, une centaine d'élèves de l'Ena ont travaillé pendant près de neuf mois sur « le Développement culturel de la France ».

Que sont devenus ces travaux ? Qui a eu peur de leurs conclusions ? Quand il était conseiller de Jean François-Poncet (ministre des Affaires étrangères), Jacques Rigaud, ex-chef de cabinet du ministre de la Culture Jacques Duhamel, ancien représentant de la France à l'Unesco, avait reçu commande d'une réflexion sur « les Relations culturelles de la France avec les autres pays ». Qui a enterré son rapport ? Fin 1979, Jean-Philippe Lecat avait repris à son compte les cinquante-quatre propositions du rapport Cahen-Salvador : « Pour une nouvelle condition de l'artiste ».

Depuis, il n'en a pas appliqué une seule ! Le 16 juillet 1980, une centaine d'artistes (de Marcel Amont à Marina Vlady, en passant par Jean-Claude Brialy, Danièle Delorme, Michel Piccoli et Yves Robert) et une dizaine d'organisations professionnelles cosignaient une lettre au président de la République. Cette missive rappelait que la France n'avait toujours pas ratifié la Convention internationale de Rome de 1961 reconnaissant et protégeant les droits des artistes-interprètes. Ce courrier, repris sous forme de pétition et paraphé par des centaines d'autres artistes, demandait à Giscard d'Estaing de bien vouloir réparer cet « oubli ». A l'heure qu'il est, V.G.E. n'a pas encore eu la politesse d'accuser réception de cette lettre, n'a toujours pas daigné répondre. En 1974, le candidat Giscard avait promis par écrit d'abaisser la lourde T.v.a. de 33,33 % sur les disques. En sept ans de pouvoir, le président d'Estaing n'a pas trouvé une seconde pour prendre cette mesure (voir notre article en page 12 de ce numéro). Le 9 juin 1978, à l'Assemblée Nationale, le ministre Jean-Philippe Lecat avait pris « l'engagement irréversible de la construction du Théâtre de l'est parisien ». Il n'en est plus question : actuellement, le directeur du Théâtre au ministère, Jean-Pierre Angrémy, enquête sur « l'opportunité d'une telle construction ». Et, pour 1980, les subventions de l'Etat accordées au T.e.p. ont été diminuées ! Ce n'est d'ailleurs pas là le seul mauvais coup du romancier-énarque Angrémy, plus connu sous le pseudonyme littéraire de Pierre-Jean Rémy. Il a refusé de tenir la promesse, faite par son prédécesseur, d'accorder le statut et les crédits de centres dramatiques nationaux à plusieurs jeunes troupes.

Parmi les victimes : le Théâtre populaire de Lorraine, fondé en 1963, installé à Thionville et dirigé par Jacques Kraemer ; il reçoit exactement les mêmes crédits d'Etat depuis 1976, ce qui, en francs constants, revient à une diminution de ses ressources de 40 % en quatre ans. Angrémy-Rémy a également décidé la suppression du Théâtre populaire des Flandres installé à Lille, le limogeage d'André Mairal, qui dirigeait le Centre théâtral de Franche-Comté à Besançon, et celui de Jacques Echantillon, qui était à la tête des Tréteaux du Midi à Béziers. Ce faisant, il a agi sur ordre de son maître, Jean-Philippe Lecat, lui-même aux ordres de son « Roi », V.G.E. En 1979, Antoine Vitez écrivait : « Nos ministres ne sont pas méchants, ils nous veulent même du bien, ils font de leur mieux... Il n'y a pas de complot... » En remerciement de ces propos naïfs ou rusés, Vitez a été récompensé : il dirigera prochainement le Théâtre national de Chaillot. Comment un créateur averti comme Vitez n'a-t-il pu se rendre compte qu'il y avait bel et bien complot contre la création ? Les faits sont probants : 3 % seulement du budget national de la culture vont à la création ; l'essentiel va à la conservation des œuvres passées. A preuve, cette opération de prestige appelée « Année du patrimoine ». A preuve, ce musée du XIXe siècle dont Giscard surveille personnellement l'installation dans l'ancienne gare d'Orsay. A preuve encore, la mise à l'écart de Beaubourg : Giscard a d'abord tout fait pour en empêcher la construction ; puis, il a suggéré d'en supprimer deux étages ; s'il a finalement laissé faire, il est en train de vider l'établissement de toute fonction. Le premier ministre de la Culture de V.G.E., Michel Guy, avait défini Beaubourg comme devant être « la centrale de la décentralisation ». Le dernier ministre de la Culture de V.G.E., Jean-Philippe Lecat, voit dans la décentralisation « une idée dépassée ». Que va devenir Beaubourg ? Par contre, personne n'est inquiet pour le futur musée du XIXe siècle ! Jack Lang a raison : « La droite momifie toujours avec éclat ce qu'elle a d'abord abhorré. » Giscard fait même pis que cela : il essaie de momifier au présent. Il entend réduire la culture à la fabrication en chaîne de produits normalisés, de simples marchandises. C'est ainsi qu'il favorise la reprise en main de la culture par les industries, privées de préférence. Exemple : à Lyon, fief électoral de Raymond Barre, les festivals locaux (Festival de jazz, Festival de théâtre, Festival Berlioz) sont désormais financés en grande partie par des firmes commerciales ou des multinationales : Locatel, Mazda, Total, Decaux, Calberson, etc. Il ne s'agit pas d'un cas isolé.

En 1979, le sigle I.b.m. est apparu sur le catalogue de l'exposition Paul Cézanne au Grand Palais et celui de Renault sur le catalogue de l'exposition Soto à Beaubourg. En 1980, se sont tenues les premières assises du mécénat d'entreprise sous l'égide d'une association créée pour la circonstance : l'Admical ((association pour le développement du mécénat industriel et commercial).

En 1980 toujours, le ministère de la Culture a publié à ses frais une plaquette sur « le Mécénat en France » ; cette publication était préfacée par Jean-Philippe Lecat lui-même, qui écrivait : « Le secteur industriel (...) n'a pas encore assez pris conscience de sa personnalité globale, du service qu'il doit rendre à la société en s'intéressant aux phénomènes culturels... »

En 1981, le ballet de l'Opéra de Paris part en tournée à travers les provinces de France sous l'égide de la S.e.i.t.a. Tout cela est clair : il s'agit de faire disparaître la notion de culture considérée comme un « service public ».
Sous Giscard, la culture doit devenir une industrie comme une autre : une industrie rentable. Alors, on la confie peu à peu aux entreprises spécialistes en rentabilité. Tout cela est voulu et programmé. Dès octobre 1978, Augustin Girard, alors chef du service des études et de la recherche au ministère de la Culture, posait les premiers jalons dans les colonnes de la revue « Futuribles » : « Le progrès de la démocratisation et de la décentralisation, écrivait-il, est en train de se réaliser avec beaucoup plus d'ampleur que les produits industriels accessibles sur le marché qu'avec les « produits » subventionnés par la puissance publique. »

L'énoncé de cette théorie était un feu vert donné au « privé » : on lui suggérait de faire main basse sur la culture. Il ne se le fit pas dire deux fois. La Gaumont prit le contrôle de la maison de disques (classiques) Erato. Matra racheta Hachette. Des actions du groupe d'édition les Presses de la Cité furent rachetées discrètement par Havas ou R.t.l. (on ne sait pas encore exactement). Ce n'était qu'un début. La Gaumont vient d'entrer en force chez l'éditeur Ramsay. Elle est également en train de négocier sa présence au sein de Gallimard... Avec les encouragements officiels et publics du ministre de la Culture. Puisque Jean-Philippe Lecat déclarait le 4 octobre 1979 aux « Nouvelles littéraires » : « Si une marque de disques veut se placer par ce moyen ( = en finançant un festival) je ne l'empêche pas et je dis même bravo ! » II ajoutait : si elle veut « prendre en charge l'Opéra de Paris, je ne vois pas pourquoi j'en ferais un point de doctrine et pourquoi je m'en scandaliserais... » Giscard a donc décidé d'abandonner les activités culturelles génératrices de profit à l'appétit des « industries culturelles ».

C'est le cas du disque, du livre, de la vidéo. C'est même, dès à présent, le cas de la télévision. Les chaînes issues de l'éclatement de l'O.r.t.f. sous-traitent déjà une bonne part de leurs programmes : ce qu'on appelait hier « la télévision de création ». Les téléfilms, les séries et les documentaires de la télévision française sont plus souvent fabriqués par des sociétés privées que par la Société française de production, établissement public. Claude Désiré, responsable de la fiction à T.f.1, a avoué récemment qu'il travaille avec huit sociétés privées. Sur Antenne 2, c'est Télé-Europ qui a fabriqué l'émission « Salle des fêtes » et l'Agence française d'images qui fait « Quatre Saisons ». Parmi les récentes diffusions : « Fantomas » (Antenne 2) est l'œuvre de la société Hamster, « Médecins de nuit » (Antenne 2) est le fait de Telfrance et « les Chevaux du soleil » (T.f.1) celui de Technisonor. Elles sont ainsi une quarantaine de « boîtes » à se partager le gâteau télévisé : Caravelle, Gaumont-Télévision (encore !), Hamster, Maintenon, Pathé, Technisonor, Télécip, Telfrance, Télé-Hachette (évidemment !), etc. Il est donc logique que, dans ce contexte « commerçant », le pouvoir giscardien joue la carte du « pourrissement ». Il coupe les vivres aux créateurs, aux établissements fondés sur la création, les laisse régresser et les condamne ensuite au nom de leur « inefficacité ». Vieille tactique que résume le proverbe : « Quand on veut tuer son chien on l'accuse d'être enragé. »

Pour Giscard, qui a décidé de les tuer, le théâtre et la musique ont la rage. Les maisons de la culture, pluridisciplinaires par essence, servent de cobayes à la curée giscardienne. Raisonnement cynique au ministère de la Culture : avec l'avènement des « industries culturelles », les maisons de la culture ne servent plus à rien ! Il n'y a plus qu'à s'en débarrasser ! Si les collectivités locales veulent les conserver, qu'elles les financent ! Le hasard de la géopolitique faisant que presque toutes les maisons de la culture sont implantées dans des villes gérées par la gauche, le Pouvoir en profite en même temps pour empoisonner l'opposition... Mais, évidemment, il ne le dit pas ainsi. Il use d'arguments éculés : « Les maisons de la culture, dit-il, c'est lourd et cher ! » Claude-Olivier Stem, directeur de la maison de la culture de la Seine-Saint-Denis, réfute facilement pareille argutie : « Lourd par rapport à quoi ?
Dans d'autres pays, à l'Est comme à l'Ouest, dans les deux Allemagne comme en Angleterre, il existe dans chaque ville d'importance des établissements culturels autrement lourds et personne n'en conteste ni l'existence ni l'utilité. Cher par rapport à quoi ? Si on le compare au coût d'un C.e.s. ou d'un kilomètre de trottoir viabilisé, le coût d'une maison de la culture est parfaitement dérisoire. » Ce qui est cher, en réalité, stupidement cher, c'est d'entretenir des maisons sans activités. Restons sur le cas de la maison de la culture de la Seine-Saint-Denis : une fois assurés les frais de fonctionnement, d'entretien et de personnel, en 1980, Claude-Olivier Stern n'a pu disposer que de 300 000 F pour les activités proprement artistiques. En 1981, il ne dispose que de 150 000 F. Alors, il a dû mener une politique de survie, de « bouts de ficelles » ; c'est-à-dire réaliser d'acrobatiques coproductions avec d'autres « pauvres » pour remplir son calendrier, pour respecter son cahier des charges (accueillir, animer, créer) : « Un certain nombre de créateurs, explique-t-il, ont un peu d'argent mais pas de lieu. Nous avons un lieu mais pas d'argent. Alors, nous nous entraidons. C'est cela ou rien. Si nous ne faisons pas cela, nous devenons un garage, une coquille vide et nous illustrons le slogan : « Dans les maisons de la culture, il ne se passe rien ! » Mais travailler dans ces conditions est épuisant et désespérant. Il est évident que nous ne pourrons pas tenir indéfiniment... »

Les maisons de la culture ne sont pas les seules victimes du « désherbant giscardien ». Les centres d'action culturelle connaissent le même sort. Il en existe une trentaine dans l'Hexagone. Dans leur mission ne figure pas la création. L'Etat l'a voulu ainsi pour payer encore moins : alors qu'il finance à 50 % les budgets des maisons de la culture, il ne contribue que pour 33,33 % au fonctionnement des centres d'action culturelle. Mais, pour Giscard, c'est encore trop : de plus en plus, les collectivités locales sont amenées à prendre en charge les C.a.c. Parce que le ministère de la Culture se refuse à prendre en compte l'inflation. Parce qu'il se livre à des opérations arithmétiques qui l'arrangent. Ainsi à Villneuve-d'Ascq. Là, l'Etat prétend financer un tiers de la Rose des vents. En réalité, il fournit bien un tiers de l'enveloppe commune ville-Etat, mais il oublie de comptabiliser les subventions du département et de la région. « Ces comptes d'apothicaire sont d'autant plus scandaleux, explique Pierre-Etienne Heymann, directeur de la Rose des vents, que la création du C.a.c. de Villeneuve-d'Ascq a été imposée à la municipalité et la région par l'Etat, dans le cadre de la création de la ville nouvelle. » « Pour les C.a.c. comme pour les maisons de la culture, dit Guy Poissy, directeur du C.a.c. de Mâcon, l'Etat a accumulé les régressions, les restrictions financières. Les C.a.c. aussi étouffent, s'asphyxient, acculés qu'ils sont à équilibrer à tout prix des budgets de plus en plus réduits.

Dans ces conditions, il est difficile de travailler en réfléchissant, d'inventer l'avenir, de penser une nouvelle dynamique culturelle. On arrive à peine à assurer notre double fonction d'animation-diffusion... alors qu'il nous faudrait introduire des activités de création. A quoi sert un établissement culturel sans foyer de création ? Il faudrait que les C.a.c. disparaissent, qu'ils deviennent tous des maisons de la culture, que la création y ait enfin sa place. » Oui, mais la création, on l'a vu, Giscard ne veut pas en entendre parler ! Le Syndeac (Syndicat national des directeurs d'établissements d'action culturelle), fort de cent vingt membres, a récemment fait le point de l'état de la création théâtrale en France : si l'on excepte les cas de la compagnie Renaud-Barrault et de Vitez à Chaillot, toutes les subventions, en francs constants, sont en baisse.

Par exemple, en 1981, les centres dramatiques nationaux (ils sont vingt-six si l'on compte les troupes pour l'enfance et la jeunesse) bénéficient d'une augmentation de subventions de 8,58 %... alors que le taux d'inflation a été de 13,5 % en 1980. Le Syndeac, lui, réclamait une augmentation d'au moins 22 %. Quant aux compagnies sans statut, elles se partagent les miettes que le prince des arts et le Roi de l'Elysée veulent bien leur jeter... L'état de la musique n'est pas meilleur que celui du théâtre.

Pour la première fois depuis Louis XI, un conseil des ministres, le 1" août 1979, s'est penché sur la situation de la musique dans le pays. Et la montagne a accouché d'une souris royale : Isabelle de Lasteyrie de Saillant (ouf !), sœur cadette de Valéry Giscard d'Estaing, a été confirmée dans son rôle de « chargée de mission » au ministère de la Culture, spécialement déléguée pour « conseiller » le ministre sur la musique. C'est cette « petite sœur » qui a négocié le retour de Maurice Béjart en France. C'est là son seul fait d'armes réel. A moins que l'on ne considère comme des actes éclatants les concerts privés qu'elle organise pour ses amis et la nomination d'un certain Philippe Giscard au conseil d'administration de l'Orchestre de Paris...

Donc, Giscard voudrait se mêler de musique. Il a du pain sur la planche ! Les suggestions et les revendications fusent de partout. Cent conservatoires et écoles de musique sont « aidés » à raison de 10 % par l'Etat, sept cents autres ne touchent rien du ministère de la Culture : l'Etat ne pourrait-il pas faire un petit effort ? Le Syndicat national des artistes musiciens i réclame la création de structures de diffusion musicale. Le Conseil économique et social vient de rendre public un rapport explosif sur « les Perspectives de la musique et du théâtre lyrique en France ».

A longueur de pages, l'auteur, Daniel Moreau, y dénonce « les insuffisances budgétaires de l'Etat », les lacunes de l'éducation musicale, le transfert des charges sur les collectivités locales, le manque de moyens, les inégalités d'accès à la culture musicale, l'absence de structures d'animation, la misère des artistes, la quasi-absence d'aide à la création. Et de conclure : rien d'important ne sera fait si le budget de la Culture n'est pas porté de 0,48 % à 1 %. Et de commenter : « Une politique musicale plus dynamique ne saurait être considérée comme un luxe que le pays ne peut s'offrir mais comme une nécessité nationale. » Il a bonne mine, devant cet épais rapport du Conseil économique et social, le sieur Jean-Philippe Lecat avec sa ridicule plaquette d'autosatisfaction pompeusement intitulée « Une politique de la musique pour la France » ! Quelle politique ? Où est-elle ? Dans les chiffres truqués ? Dans les affirmations péremptoires et fausses, dans le genre : « la France se situe au premier rang en Europe » ?

En fait, en musique comme ailleurs, les opérations prestigieuses servent de cache-misère. On habille luxueusement Pierre mais on laisse Paul, Jacques, François et les autres aller en haillons. On donne 64 % de l'enveloppe « création musicale » à Boulez, mais on ne donne rien aux autres : à Iannis Xénakis, à Jean-Claude Eloy, à Pierre Henry. On crée un Conservatoire nationale supérieur de musique à Lyon, parce qu'il s'agit du fief électoral de Raymond Barre, mais on laisse un million et demi d'élèves de l'enseignement technique sans éducation musicale. On comble le ballet de l'Opéra de Paris, mais on oublie délibérément toutes les jeunes compagnies chorégraphiques. De même, on donne 30 % de l'enveloppe théâtrale nationale à la Comédie-Française, mais on laisse dans la débine les jeunes créateurs les plus doués : les Bayen, Boeglin, Mesguisch, Hermon, Théophilidès, Meldegg et autres Weiss. Vous avez dit culture ? Quand il entent le mot « culture », Valéry Giscard d'Estaing sortirait volontiers un de ses chers fusils qui lui servent à faire des carnages ici et là. Et, à l'écoute du mot « création », il réclamerait probablement un bazooka. Non, décidément, le président-candidat n'aime pas les « cultureux ». Ils le lui rendent bien : il a peiné à rassembler quelques obscurs qui appellent à voter pour lui ! Ce n'est pas nouveau : entre le 15 avril et le 17 mai 1974, Giscard avait accepté qu'un « artiste », le cinéaste-photographe Raymond Depardon, le suive en campagne présidentielle. Il en est sorti un film, « 50,81 % », qui... n'est jamais sorti : Giscard a fait en sorte que cette réalisation n'obtienne pas le visa de censure. Il y a quelques jours, à Marne-la-Vallée, l'ancien directeur de l'Opéra de Paris, Rolf Liebermann, déclarait : « La culture n'est pas un cadeau du gouvernement mais un droit du peuple. »

Avec Giscard, la culture a surtout été une faillite du gouvernement.
Après Giscard, le peuple recouvrera son droit.


Texte extrait du journal " l'unité" hebdomadaire du 25 avril 1981, écrit par Jean-Paul Liegeois

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